Le théâtre est une deuxième chance donnée à l’écriture. La première chance est le livre, la deuxième est le plateau de théâtre. Je pense toujours en ces termes. L’écriture destinée au théâtre a sa part littéraire et sa part physique. Cette dernière peut être absente d’une écriture uniquement destinée au livre, mais jamais d’une écriture pour la scène. Et l’inverse pour moi doit être tout aussi exigible. Cette perspective complexe ne cesse de me remuer, et pour moi l’acte poétique tient dans cette traversée des deux mondes. Je n’ai pas besoin de m’exiler du théâtre pour penser roman, poésie ou cinéma : je me le permets dans cette écriture pensée, façonnée, tout autant pour les yeux que pour des corps, pour des espaces et des temps qui sont assez souvent, d’ailleurs, sur la scène irréconciliables.
L’écriture destinée au théâtre doit se libérer des frontières de « son genre ». Il faut la perturber de tentations diverses, la traîner hors de son territoire, tout est bon roman, poésie, cinéma , art visuel, travail de l’image. La question de l’espace m’a amenée par exemple à travailler la page ( ou l’écran) comme un espace plastique. Dans certains de mes textes j’utilise des signes qui ont à voir avec l’image, des pictogrammes qui expulsent, en réalité, le mot, donc, le son qu’il a, et créent un rapport ambigu à la parole, au geste. Et l’ordinateur a ici une importance capitale. J’aimerais un jour arriver à mettre l’écriture en mouvement, comme la camera a mis l’image en mouvement.. L’ordinateur est-il l’outil permettant d’y parvenir : faire vivre et bouger l’écriture, faire voyager une phrase d’un endroit à un autre, la faire sortir du cadre ou la faire se promener, courir sur l’écran, tout à fait, de manière analogique, comme un corps se déplace sur un plateau ?
Nous sommes limités dans nos outils, l’ordinateur est en train de nous en donner de nouveaux. Il faut se servir de ces possibilités pour explorer la page, pour animer le cadre avec des mots qui sont des sons, avec des images qui sont des mots.
La didascalie est ainsi pour moi , auteur scénique, une question récurrente et passionnante. Elle est la part romanesque cachée du théâtre, sa part amputée. C’est l’instrument majeur et pourtant sacrifié de tout ce qui met en place l’image, le mouvement, l’espace dans l’écriture théâtrale. Comment fait-on pour faire bouger les choses si on rejette le principe de cette didascalie ? Je la travaille tout à fait autrement, soit en parsemant la parole d’informations climatiques, temporelles, géographiques. Tout est contenu dans la parole. Soit je débarrasse la parole de toute indication scénique et tente de trouver une autre manière de rendre lisibles ces informations. La page blanche est à elle seule une grande didascalie, si on confond la page avec la scène théâtrale future. Et la typographie devient alors l’un des moyens possibles pour signaler le mouvement, l’écart, la fuite.
extract of an interview by Yoann Barbereau

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